Composition avec bleu, jaune, rouge et noir, 1922. Huile sur toile, 41,9 x 48,9 cm. Minneapolis Institute of Arts, Minneapolis.

Aussi simple qu’un Mondrian

Composition avec bleu, jaune, rouge et noir, 1922. Huile sur toile, 41,9 x 48,9 cm. Minneapolis Institute of Arts, Minneapolis.
Composition avec bleu, jaune, rouge et noir, 1922.
Huile sur toile, 41,9 x 48,9 cm.
Minneapolis Institute of Arts, Minneapolis.

« Franchement, même moi, je pourrais l’avoir peint.
– Et tu l’as peint ?
– Bah non…
– Alors tais-toi. »

Voilà le genre de conversations que l’on peut avoir ou entendre lorsqu’on s’approche d’un tableau « typique » de Mondrian (ceux avec beaucoup de blanc, des lignes noires et des aplats de couleurs). Bizarrement, son abstraction n’est pas de celle qui prend le néophyte ou le non-croyant aux tripes, qui l’emmène au-delà de ses limites figuratives et le transcende. Non, l’abstraction de Mondrian a plutôt l’air d’ennuyer les gens. Il faut dire qu’il en a peint des lignes noires sur fond blanc avec aplats de bleu, rouge ou jaune. À tel point qu’il est parfois compliqué de distinguer les tableaux de cette période les uns et des autres. Sans parler de leur titre, qui ont tous la forme de « Composition avec nom de couleur, nom de couleur et nom de couleur ». Un plaisir à étudier.

S’il faut bien admettre ces quelques aspects rébarbatifs, il m’apparaît toutefois intolérable des propos comme ceux que l’on entend souvent au détour de peintures abstraites, à savoir : « Ma nièce de quatre ans fait la même chose ». En réalité non, cette fameuse nièce de quatre ans qu’apparemment tout le monde a dans sa famille, ne fait pas la même chose. Pour la simple et bonne raison que, bien que le rendu soit lui aussi abstrait, la démarche intellectuelle est, disons, inexistante.

Avant (et même pendant, d’ailleurs) le traçage de ses lignes noires et le remplissage de ses pans de couleurs, Mondrian a, lui, bien réfléchi. Il ne s’est pas réveillé un jour avec une envie de tableaux minimalistes. Il s’agit de l’aboutissement d’une démarche qui débute avec des toiles figuratives, essentiellement paysagesques, et qui s’étoffe avec la rencontre des cubistes à Paris, où Mondrian déménage en 1912. Vient le retour aux Pays-Bas durant la Première Guerre mondiale, qui le replonge dans les paysages, qu’il va complètement transformer. La mue vers le néo-plasticisme est amorcée.

Jetée et océan 4, 1914. Fusain sur papier, 51 x 63 cm. Gemeentemuseum Den Haag, La Haye.
Jetée et océan 4, 1914.
Fusain sur papier, 51 x 63 cm.
Gemeentemuseum Den Haag, La Haye.

Dans ce processus de dépouillement visuel, les fondements théosophiques et symbolistes sont loin d’être négligeables. Ils infusent la pensée de Mondrian depuis ses débuts et le poussent à rechercher la beauté pure du monde. Après des tâtonnements prenant souvent la forme de quadrillages, il réalise l’importance de la verticale et de l’horizontale ainsi que de leur rencontre, et fait en sorte de leur donner toute leur indépendance. Les couleurs primaires et les non-couleurs (noir et blanc), complètent l’ensemble. En s’appuyant sur l’observation de la Nature, Mondrian en extirpe l’essence et tente de s’approcher au plus près de la vérité, via l’abstraction.

Mais l’apothéose du maître intervient réellement lorsqu’il part vivre à New York, ville justement constituée de rencontres entre lignes horizontales et verticales. Sous l’influence du jazz et du rythme de la métropole, les lignes noires cèdent la place à des lignes et à des carrés colorés, qui sont autant de références au tracé de la ville qu’à la verticalité des gratte-ciels new-yorkais. Les toiles de Mondrian s’animent alors d’un dynamisme nouveau ; il s’agira de la dernière impulsion de l’artiste. Cette ultime phase constitue l’aboutissement de toute une vie de recherches.

Broadway Boogie-Woogie, 1942-1943. Huile sur toile, 127 x 127 cm. The Museum of Modern Art, New York.
Broadway Boogie-Woogie, 1942-1943.
Huile sur toile, 127 x 127 cm.
The Museum of Modern Art, New York.

L’évolution de Mondrian est chronologique et se révèle de manière flagrante lors de l’étude comparative de ses tableaux. Derrière l’apparente froideur de ses toiles abstraites se cache en réalité un rapport au monde totalement innovant, et perpétuellement remis en cause. C’est en partant de la figuration que Mondrian crée son abstraction. D’ailleurs, ses tableaux n’ont ni début, ni fin. Ils constituent un instantané de ce monde. Pour preuve, le bord des toiles est peint, et rien n’empêche les lignes de se poursuivre au-delà de la surface de l’œuvre. En cela, son atelier rue du Départ représente l’essence de sa pensée artistique puisque l’ensemble de l’habitation s’intègre à cette géométrisation globale.

Aussi faut-il se méfier lorsque l’on croise le chemin d’un tableau abstrait : derrière sa simplicité parfois consternante, il contient généralement beaucoup plus qu’on ne peut le croire. Les œuvres de Mondrian en sont la preuve. Elles constituent tout autant d’étapes vers une conception certes personnelle mais révolutionnaire du monde. Et c’est bien à cela que sert l’Art : ouvrir de nouveaux horizons sur la réalité qui nous entoure.

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