Claude Monet, Le Bassin aux nymphéas, 1899. Huile sur toile, 88,3 x 93,1 cm. Musée d’Orsay, Paris.

Impressions du monde flottant

Le XVIIe siècle en Europe avait vu se propager la mode de l’Orient avec des objets décoratifs importés de Turquie et de Perse. Au XVIIIe, on se passionna davantage pour l’Extrême-Orient grâce aux missions jésuites qui en rapportèrent nombreuses « chinoiseries », porcelaines, éventails et laques délicates. De la fin du XIXe siècle au début du XXe, ce fût au tour du Japon. Un engouement nouveau qui gagna même, grâce au critique d’art et collectionneur français Philippe Burty, le nom de « Japonisme ».

Le Japonisme toutefois a été plus qu’une mode. Où les précédentes tocades orientalistes n’allaient guère plus loin que la décoration des intérieurs de bourgeois fortunés, la fascination pour le Japon a été une véritable inspiration, et tout particulièrement pour les Impressionnistes. Leur imaginaire se trouva fortement ébranlé par la découverte des ukiyo-e, ces « images du monde flottant » aux couleurs vives et aux perspectives toutes particulières, telles des fenêtres ouvertes sur un autre univers. Ce monde flottant, reflet de l’existence éphémère où beauté et mort se côtoient, est un sujet qui posséda les Japonais plus que tout autre peuple. Les ukiyo-e montrent ainsi un quotidien dans son plus simple appareil – courtisanes aux kimonos chatoyants, épanouissement de fleurs, acteurs de kabuki, vues du mont Fuji ou de scènes de rue, de Kyoto à Edo. Ironiquement, ces estampes considérées comme du plus grand raffinement en Europe sont jugées vulgaires et bien trop populaires dans leur propre pays.

Van Gogh et Monet tout particulièrement, mais aussi Renoir, Manet, Degas, Tissot et bien d’autres artistes impressionnistes ont été touchés par cet esthétisme délicat et l’absolu atteint dans l’ordinaire. Au-delà de l’abondante production japoniste aux modèles parés d’éventails peints et d’épingles à cheveux d’où tombent en grappe fleurs et oiseaux de papier, plus important encore que les reproductions d’estampes par tous ces grands artistes, Le Bal du moulin de la Galette ou le Bassin aux nymphéas ne sont-ils pas, tout autant que les ukiyo-e, des tranches de vie qui continuent d’émouvoir de par leur intemporalité les générations actuelles, de tous pays ?

Pierre-Auguste Renoir, La Yole, 1875. Huile sur toile, 71 x 92 cm. The National Gallery, Londres.
Pierre-Auguste Renoir, La Yole, 1875. Huile sur toile, 71 x 92 cm. The National Gallery, Londres.

Plus incroyable encore, il aura fallu attendre la fin de la Seconde Guerre mondiale, où le Japon fit preuve d’une brutalité implacable, pour découvrir que cet amour des Impressionnistes pour la douceur de l’art japonais était réciproque. La dépression économique qui suivit la guerre dénicha dans des collections particulières japonaises une quantité surprenante de chefs-d’œuvre de l’Impressionnisme européen, et français tout particulièrement. Cet intérêt pour l’art occidental avait immanquablement suivi l’ouverture économique tardive du pays du Soleil Levant vers le milieu du XIXe siècle, et au début du XXe, une kyrielle d’artistes japonais commencèrent à peindre selon la mode de l’Ouest. Le mariage était consommé.

C’est bien connu, les plus belles histoires d’amour finissent mal. Mais pour une fois, l’exception nous tirera une petite larme de joie. Si vous voulez assister au « happy end » du Japon et de l’Impressionnisme français, ne manquez pas l’exposition Renoir au National Art Center de Tokyo, où seront réunis du 27 avril au 22 août les collections du Musée d’Orsay et du Musée de l’Orangerie dédiées au Maître. Et si Tokyo est trop loin, vous pouvez toujours vous plonger dans Pierre-Auguste Renoir dans la collection AG, L’Impressionnisme et le post-impressionnisme dans la collection Prestige, ou Ukiyo-e dans la collection Focus, chez Parkstone International.

Keisai Eisen, Courtisane, vers 1830 (à gauche). Vincent Van Gogh, Courtisane d’après Eisen, 1887 (à droite).
Keisai Eisen, Courtisane, vers 1830 (à gauche). Vincent Van Gogh, Courtisane d’après Eisen, 1887 (à droite).

Capucine Panissal

Image de couverture : Claude Monet, Le Bassin aux nymphéas, 1899. Huile sur toile, 88,3 x 93,1 cm. Musée d’Orsay, Paris.

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