Christophe Colomb indique la sortie du port, donc la haute mer (©jmg)

Du haut de son piédestal, Colomb, symbole de l’Humanisme

Avec le printemps le tourisme barcelonais bat son plein temps. Il existe une manière originale de découvrir la ville : celle de monter sur les nombreux miradors qui la surplombent. De la colline de Tibidabo jusqu’aux clochers de la cathédrale Santa Eulalia, de l’église Santa Maria del Mar ou de La Mercè…, en passant par les tours de la Sagrada Familia, la colline de Montjuic, les terrasses de la casa Milla… ou jusqu’aux exceptionnelles vues des miradors autour de l’hôtel Miramar ou celles de la Torre Calatrava encore… Mais du mirador de Christophe Colomb, inauguré en 1888 lors de l’Exposition universelle, on peut jouir d’un panorama à 360° parmi les plus spectaculaires de la ville, allant du port jusqu’aux montagnes tout en surplombant de manière originale les Ramblas. De quoi parle-t-on véritablement ?

Les Ramblas vues du haut du mirador Colomb (©jmg)
Les Ramblas vues du haut du mirador Colomb (©jmg)

Place de la Porte de la Paix, aux rives du port et aux pieds des Ramblas, se trouve une colonne monumentale en fonte reposant sur un piédestal en pierre et surmontée de la statue de Christophe Colomb. Le monument de soixante mètres de haut, connu sous le nom de « Monumento a Colón », a été dessiné par l’architecte Gaietà Buigas i Monrava pour l’Exposition universelle de 1888, la première exposition internationale de l’Espagne. La construction du monument débuta en 1882, mais en raison de difficultés de financement, il ne fut achevé que juste à temps… quelques jours avant l’ouverture de l’exposition.

Monument de soixante mètres de haut connu sous le nom de « Monumento a Colón» dessiné par Gaietà Buigas i Monrava pour l’Exposition universelle de 1888 (©jmg)
Monument de soixante mètres de haut connu sous le nom de « Monumento a Colón» dessiné par Gaietà Buigas i Monrava pour l’Exposition universelle de 1888 (©jmg)

Le monument est supposé être localisé à l’endroit même où Christophe Colomb débarqua en 1493 après sa découverte de l’Amérique l’année précédente. Censé être né à Gênes, en Italie, Colomb habita d’abord au Portugal et se fixa par la suite en Espagne. Au 19e siècle, il était considéré comme Catalan – et certains historiens continuaient à dire qu’il était né en Catalogne -, d’où le monument barcelonais à son effigie. La colonne et le piédestal sont creux : on peut donc y monter par un petit ascenseur qui conduit le visiteur à une plate-forme.

Erigée sur un socle circulaire dont les quatre larges escaliers sont gardés par huit statues de lions, la partie inférieure du piédestal – d’un diamètre de 17 mètres – affiche une série de blasons et de bas-reliefs relatant les événements marquants de la vie du découvreur. Le tout est évidemment hagiographique ! D’une hauteur de 10,30 mètres, la partie supérieure du piédestal inclut des contreforts sur quatre de ses huit côtés et il est en forme de croix chrétienne. Ses branches sont occupées à leurs extrémités par des statues qui symbolisent allégoriquement la Catalogne, l’Aragon, la Castille et le León, ainsi que par les représentations de caravelles et de griffons. S’y ajoutent, dans les contreforts, des statues de Bernardo Boyl, de Pedro de Margarit, de Jaume Ferrer de Blanes et de Luis de Santángel, et des médaillons de bronze de personnages historiques contemporains des expéditions de Colomb. Dotée d’une base où sont disposées quatre statues féminines ailées et d’un chapiteau orné de représentations symboliques des quatre continents (l’Europe, l’Afrique, l’Asie et l’Amérique), la colonne de type corinthien s’élève sur 60 mètres jusqu’à une couronne et une demi-sphère sur laquelle repose la statue monumentale de Colomb, l’index de la main droite en direction de la mer.

Christophe Colomb indique la sortie du port, donc la haute mer (©jmg)
Christophe Colomb indique la sortie du port, donc la haute mer (©jmg)

            Dans son livre Christophe Colomb mis à nu (De Vecchi, 2012), Eric Garnier estime que la direction montrée par le doigt de la statue de Colomb créée par Rafael Atche, et qui mesure plus de sept mètres de haut, est cohérente et correcte, alors que le débat depuis l’érection de la statue est vif ; le navigateur indique la sortie du port, donc la haute mer. Avoir le doigt pointé vers les Ramblas et Tibidabo aurait suscité des plaisanteries, bien que ce soit l’orientation réelle de l’Amérique : plein Ouest … En fait, la statue  indique là où le navigateur voulait aller, c’est à dire vers un « horizon inconnu » qui ne sera atteint qu’après avoir lutté contre le vent et les vicissitudes de la mer. En réalité la statue montre la sortie du port située à l’Est et cela signifie que la route n’est pas droite !

Les trois caravelles de Colomb sont le symbole de la contestation du monde passé. Elles témoignent d’une vision nouvelle et audacieuse du monde. La leçon antique d’humanisme (la philosophie) et l’enseignement de la liberté (le demos) ajoutent de nouveaux concepts aux horizons spirituels, sociaux, scientifiques et économiques de la Renaissance.

A l’aube du 16e siècle, le monde s’ouvre aux civilisations ! Les Portugais ont découvert, en 1419, l’île de Madère et, douze ans plus tard, les Açores. En 1486, Barthélemy Diaz mit le pied au cap des Tempêtes que le roi Jean II du Portugal nomme cap de Bonne-Espérance. Douze ans plus tard, Vasco de Gama a jeté l’ancre devant la grande ville de Calicut (Kozhikode) en Inde. Le 11 août 1492, Christophe Colomb, armé par Isabelle d’Espagne, après le refus du sénat de Gênes de l’aider, a débarqué aux Bahamas découvrant la porte des Amériques. En 1497, le florentin Amerigo Vespucci touchera le premier le continent éponyme. La même année, le vénitien Jean Cabot, au service du roi de France découvre Terre- Neuve…

Il faut découvrir le monde et faire évoluer les états d’esprit. Barcelone est au cœur de ces changements. Les routes des grands voyages sont toutes tracées.

Ces découvertes transforment la face du monde, sa cartographie, son mode de pensée. Le commerce terrestre devient – au long cours – maritime. Les villes côtières sont plus importantes, redistribuant les cartes du pouvoir économique et donc politique. La maîtrise de l’argent passe des Italiens aux Espagnols et aux Portugais. Seuls les papes, en Italie, et les grandes familles du commerce, fortes en capitaux, conservent leur pouvoir à l’échelle continentale. En outre, le système de colonisation, mis en place à partir de cette époque, ne relève pas du modèle romain, autarcique ou au service du pouvoir central. C’est un modèle ouvert, quasiment capitalistique, où les contrées explorées sont considérées comme des « centres de profit », confiés soit aux métropoles qui ont soutenu la découverte, soit à des compagnies commerciales.

Le monde des idées, la vie politique et économique sont bouleversés par l’enchaînement de plusieurs extraordinaires évolutions : la découverte de la terre par les grandes explorations géographiques du 16e siècle ; le nouveau dessin de la cartographie du ciel par l’astronomie scientifique ; la vision géocentriste du monde ébranlée par le polonais Copernic ; la première expansion de l’Europe vers d’autres contrées (Colomb le doigt tendu !) ; l’invention décisive de l’imprimerie, support de l’expansion (la diffusion ?) massive des idées ; et la création des armes à feu donnant aux Européens une suprématie militaire et donc politique. Les grandes découvertes commencent aux Renaissances. Ce ne sont pas seulement celles de terres nouvelles, il s’agit aussi d’idées, de notions scientifiques, de mécanismes d’échanges et économiques et d’espaces nouveaux, ainsi que d’une conception de la terre totalement révolutionnaire qui dépasse largement le cadre de la péninsule, des seuls Italiens et des seuls chrétiens. Que l’on pense aux rôles joués par les Ibères (et évidemment de Colomb) et par les minorités rejetées par l’Eglise romaine (juifs, reste des Templiers exilés au Portugal par exemple) dans ce contexte.

L’Humanisme – qui apparaît pendant la Renaissance italienne – valorise l’Homme pour le placer au centre de l’univers. A cette période d’innovations littéraires, artistiques et scientifiques – moment de diffusion des connaissances nouvelles, de découvertes géographiques et d’échanges économiques – « ces mouvements de renaissance » pluriel eurent comme origine la Renaissance italienne, et devinrent « des Renaissances » qui gagnèrent l’ensemble de l’Europe au 16e siècle pour atteindre au-delà des mers les contrées découvertes lors des expéditions maritimes d’envergure mondiale organisées par les découvreurs et les grands marchands.

            Réflexion faite sur cet humanisme qui a « formaté » Christophe Colomb, le visiteur peut alors du haut de la plate-forme – mirador spectaculaire – envisager la ville dans sa totalité et apercevoir au nord, le quartier gothique, la Cathédrale Santa Eulalia, Santa Maria del Mar, les Ramblas…, plus loin les coupoles de la Sagrada Família ; au sud, la montagne de Montjuïc, ses jardins, et l’anneau olympique ; à l’est, le Forum et les tours qui donnent sur l’entrée du port olympique, le poisson doré de Frank Gehry ; à l’ouest, Collserola ou la montagne magique du Tibidabo… En réalité cette vision permet d’embrasser de manière synthétique tout ce que l’humanisme de la Renaissance avait imaginé et de comprendre que les Barcelonais l’ont fait !

Jean-Matthieu Gosselin

Monument de Christophe Colomb, Plaça del Portal de la Pau. Informations : Tel : 933.02.52.24. Métro : Drassanes (ligne 3, verte). Horaires d’ouverture : D’octobre à mars : du mardi au vendredi : 10h-13h30 puis 15h30-18h30, samedi et jours fériés 10h-18h3.  D’avril à mai : tous les jours de 10h à 19h30. De juin à septembre : de 9h à 20h30

Eric Garnier, « Christophe Colomb mis à  Nu », De Vecchi, 2012.

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