Edward Hopper, New York Movie, 1939. Huile sur toile, 81,9 x 101,9 cm. The Metropolitan Museum of Art, New York.

In God We Trust No More : les peintres américains des années 1930

29 octobre 1929. Le krach financier connu sous le nom de  Black Tuesday (« mardi noir ») marque pour de bon la fin des Roaring Twenties et l’entrée des États-Unis dans la grande Dépression. La décennie à venir, contrecoup des « années folles » qui ont suivies la fin de la Première Guerre mondiale, sera l’une des périodes les plus sombres de l’histoire américaine.

Les efforts du président Herbert Hoover peinent à contenir les conséquences du krach financier. Les banques ferment les unes après les autres, incapables de restituer les économies de tant de foyers. Pauvreté et chômage deviennent le lot commun de nombre de familles, pour beaucoup obligées d’abandonner leur maison, chassées par les banques ou tout simplement à la recherche d’une meilleure vie, vers l’Ouest principalement.

Le chômage touche un quart de la population ; un autre quart, bien qu’employé, est sous-payé et ne peut travailler un nombre suffisant d’heures. L’arrivée de Franklin Delano Roosevelt à la présidence apporte un vent d’espoir au peuple américain démuni. FDR (comme il est affectueusement surnommé) multiplie les réformes et adresse régulièrement des communiqués optimistes à ses citoyens via la radio, qui commence à envahir tous les foyers. S’il faudra attendre, ironiquement, l’entrée des États-Unis dans le conflit de la Seconde Guerre mondiale pour sortir complètement de la Dépression grâce à une production effrénée d’armement, les efforts de Roosevelt auront tout de même réussis à alléger quelque peu le fardeau d’un peuple accablé, ne serait-ce que par l’espoir que lui et sa femme Eleanor prodiguaient.

Philip Evergood, Street Corner, 1936. Huile sur toile montée sur bois, 140 x 76 cm, Virginia Museum of Fine Arts, Virginie.
Philip Evergood, Street Corner, 1936. Huile sur toile montée sur bois, 140 x 76 cm, Virginia Museum of Fine Arts, Virginie.

Cette décennie miséreuse marqua profondément l’Amérique, et les peintres et artistes qui la vécurent s’assurèrent que cette cicatrice ne disparut jamais entièrement. Beaucoup considèrent que la peinture moderne américaine naquit dans les années 30, et contrairement à l’économie, le milieu artistique se montra très fertile. Ce fut d’abord, en contradiction avec la pauvreté de tous les autres domaines, l’âge d’or d’Hollywood. Aller au cinéma coûtait peu cher et l’on pouvait y rester la journée entière : y a-t-il meilleur échappatoire à ses malheurs que d’aller assister à la naissance des premiers films musicaux (et parlant !) en ce début des années 30 ? Le besoin vital de divertissement et d’évasion ressenti à cette époque est très bien représenté par le personnage de Mia Farrow dans le film de Woody Allen, La Rose pourpre du Caire.

Les peintres, quant à eux, se positionnèrent davantage en témoins et dénonciateurs. La Scène américaine enfla, en opposition à l’art moderne, pour développer principalement les mouvements du Régionalisme et du Réalisme social. Les régionalistes, menés notamment par Grant Wood, John Steuart Curry et Thomas Hart Benton, représentèrent des scènes rurales, les valeurs traditionnelles de l’Amérique profonde du Midwest et l’époque glorieuse des courageux pionniers. American Gothic, la mythique toile de Wood, se veut un symbole nationaliste, de cette imagerie réconfortante d’une Amérique autrefois grandiose.

Grant Wood, American Gothic, 1930. Huile sur panneau, 78 × 65,3 cm. The Art Institute of Chicago, Chicago.
Grant Wood, American Gothic, 1930. Huile sur panneau, 78 × 65,3 cm. The Art Institute of Chicago, Chicago.

Le Réalisme social, lui, n’est pas sans évoquer le mouvement Muraliste mexicain. Les scènes représentées montrent souvent des paysages industriels, des usines vides et abandonnées, symbole d’une production figée, d’un pays paralysé. D’autres montrent des ouvriers au travail, occupés à des taches titanesques dans des conditions que l’on imagine misérables. Ces hommes simples, dockers, mineurs, paysans, manouvriers, apparaissent tels des héros antiques, des modèles de courage et d’abnégation.

La Scène américaine s’intéresse aussi largement à des événements précis, historiques (l’esclavagisme, l’extermination des tribus indiennes, la Guerre d’indépendance) ou d’actualité (le Ku Klux Klan et les exactions racistes de ce début de siècle, la montée du fascisme et de la guerre en Europe). Des autoportraits traduisent de plus l’anxiété et le malaise de ces peintres, impuissants et incapables d’alléger le malheur et la pauvreté de leurs compatriotes. Walt Kuhn choisit un intéressant point de vue en se représentant en costume de clown, traduisant ainsi le sentiment de frustration de l’artiste, tout juste bon à apporter du divertissement à des familles tourmentées – une farce.

Joe Jones, American Justice, 1933. Huile sur toile, 76,2 x 91,4 cm. The Art Institute of Chicago, Chicago.
Joe Jones, American Justice, 1933. Huile sur toile, 76,2 x 91,4 cm. The Art Institute of Chicago, Chicago.

La Grande Dépression fut l’une des périodes les plus douloureuses de l’histoire américaine. Si la nation réussit à survivre à cette épreuve, ce ne fut pas sans sacrifice, et elle resta un temps diminuée. Plus encore que l’absence de toit au-dessus de leur tête et la faim, c’est la perte de confiance dans leur patrie qu’ils pensaient invincible qui blessa le plus profondément le peuple américain. Les peintres de cette sombre décennie et des chefs d’œuvre de la littérature tel Les Raisins de la colère sont là pour rappeler ce fait capital, que rien n’est immuable.

L’exposition La Peinture américaine des années 1930 a commencé au Musée de l’Orangerie le 12 octobre, et se terminera le 31 janvier 2017. Aussi chez Parkstone International : BO Hopper, TS O’Keeffe, MS O’Keeffe, TS American Realism

Capucine Panissal

Georgia O’Keeffe, Ram’s Head White Hollyhock and Little Hills, 1935. Huile sur toile, 76,2 x 91,4 cm. Brooklyn Museum, New York.
Georgia O’Keeffe, Ram’s Head White Hollyhock and Little Hills, 1935. Huile sur toile, 76,2 x 91,4 cm. Brooklyn Museum, New York.

Image de couverture:

Edward Hopper, New York Movie, 1939. Huile sur toile, 81,9 x 101,9 cm. The Metropolitan Museum of Art, New York.

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